En mémoire de François mon petit frère
Eric, vendredi 24 juillet 2026
François, fréro, p'tit quiniou, comme t'appelait affectueusement maman pendant notre petite enfance... et quand tu me disais que j'étais ton grand quiniou,
François, l'Aigle royal du Dévoluy t'a emporté la haut , très haut par delà les montagnes et les nuages; cet aigle qui campe, avec les mouflons et les chamois sur les crêtes et les paroies de cette région magnifique et encore sauvage, que nous avons tant sillonné jeunes; moi n'arrivant pas à te suivre dans les descentes
Fréro, sur ce sentier faussement débonnaire, ton agilité légendaire en ski de fond, en VTT ou en trail t'a joué , nous a joué, à tous ici, un mauvais tour. Maigre consolation: tu nous a quittés sur ce nouveau chemin inconnu de nous, lors d'une belle journée avec Claudie en faisant ce que tu aimais, ce que vous aimiez.
Au fil du temps, fréro, avec ton profil d'éternel ado et ton mode de vie choisi, les années ne semblaient pas avoir de prise sur toi.
Ta disparition brutale me fait ressentir combien nous étions proches et combien tu comptais pour moi, au-delà des rails de vie distincts que nous avons empruntés, adultes, en fondant nos foyers respectifs. Combien aussi nous avions encore de choses à nous dire et à partager. Ce dont nous parlions ces derniers temps.
Sans occulter des chamailleries d'ado de bon aloi, nous avons toujours su nous retrouver, avec complicité, sur les fondamentaux que nous ont transmis nos parents et sur lesquels nous avons bâti chacun à notre guise. Nous les p'tits Matern, comme nous appelait un voisin qui n'a jamais réussi à prononcer correctement nôtre nom de famille. Et c'était un peu notre blagounette quand on s'appelait au téléphone: "Comment ça va monsieur Matern, ... et vous Monsieur Matern?"
Etant dépositaire de cette "vie d'avant" que nous avons traversée ensemble , en étroite proximité, quelques éléments marquants me sont revenus à l'esprit. Que je tenais à transmettre.
Tout d'abord, et par ce qu'il ne faut jamais renier ses origines, les fins de vacances d'été que nous passions à jouer avec trois fois rien au pied des terrils de Bully les Mines où nous étions confiés chaque année à Papy et Mamy ... de Bully : batailles avec les premières bouteilles d'eau en plastique, courses de chariot en bois avec les enfants des corons, jeu de l'autocar les jours de pluie avec des chaises et une boîte de boutons et bien sûr les légos qui nous auront accompagné longtemps ... Autant d'activités basiques, dans une région pas vraiment de vacances mais qui ont fait travailler notre imaginaire et nous ont fait prendre conscience des bienfaits de la chaleur humaine.
Et puis il y avait à l'autre bout de la France , papy et mamy de Bayonne que nous allions voir à Pâques dans un rituel bien réglé; leur appartement au quatrième étage de la rue Maubec ne respirait pas non plus l'opulence mais c'était un grand bonheur que de retrouver chaque années les sens, les lumières et les odeurs du Pays Basque, "notre autre moîtier, du côté de maman" , comme ne l'indique pas notre nom de famille. Cet océan avec les vagues, les beignets "apricops" sur la plage, le rituel de la montée de la Rhune, et l'énorme jambon que l'on ramenait dans le coffre de la voiture , tout cela avait pour nous quelque chose de magique ...
A Olivet, près d'Orléans , ou nous avons vécu jeunes ados dans une maison souriante, ce fut la dolce vita insouciante, au doux rythme des bords du Loiret; un peu trop au goût de papa qui s'échinnait à nous appeler pour faire nos devoirs; il faut dire que nous habitions près d'un stade ce qui a fait plus qu'éveiller notre amour du sport: tennis, rugby, courses de vélos ou à pied organisés avec les copains du quartier ... et pour toi surtout les parties de pêche dans lesquelles tu excellais. L'art de se déguiser aussi , en danseur basque, en mineur de ch'nord avec du noir de bouchon sur le visage ... ou en fille en pouffant de rire. Sans oublier cet élevage de souris blanches que tu cachais sous la baignoire.
Après ce fut l'arrivée sur Paris , qui ne s'est pas faite de gaîté de coeur, c'est le moins que l'on puisse dire. Avec, en appartement, le sentiment non seulement d'avoir perdu de la lumière mais aussi de l'air, ce que tu n'as pas bien vécu. "Qu'est ce qu'on fait là?"
On a mis la musique à fond, au grand dam des voisins.
Notre départ pour New York, plus précisément à New Rochelle, peu après, a été un semblant d'échappée; une expérience inédite dans un grand confort, mais qui pourtant ne nous a pas beaucoup séduit dans la mesure où nous avons mis le doigt sur un mode de vie à l'américaine, axé sur l'argent et somme toute assez superficiel, dont nous nous sommes sentis étrangers. Et puis, pour toi surtout, le port de l'uniforme au lycée français, cravate comprise, était un calvaire. Tu me demandais, plusieurs fois par semaine, de te faire ou refaire le noeud de cravate que tu enfilais par la tête. Là encore nous avons trouvé des ressources communes dans le sport, à travers par exemple les matchs endiablés de hockey sur glace avec les voisins sur les lacs gelés des environs. L'hiver a été la plus belle saison là-bas.
Mais avec une envie au bout du compte: celle de rentrer au plus vite dans notre beau pays de France; l'été 1978, nous nous sommes précipités tous les deux dans ces montagnes du sud des Alpes que nous aimions et nous nous sommes saoulés de randonnées dans le Queyras et le Mercantour ... Toi marchant toujours plus vite que moi, le sac un peu moins chargé ceci dit, car tu ne prenais que le strict nécessaire !
François, mon fréro, tu marchais vite et tu pigeais vite et tu étais bourré de talents, y compris artistiques ; j'ai encore en tête les statuettes si expressives que tu confectionnais avec la glaise du jardin de notre maison de campagne à Cambremer en Normandie, et que tu faisais sécher dans la cheminée.
Et puis nos études, nos rencontres nous ont amené à construire nos vies et nos foyers.
Avec Claudie , Pauline et Clément tu as su cultiver vôtre jardin secret, riche des tes principes originaux et de ton mode de vie singulier et surtout avec cet art de la pédagogie dont ont dû profiter non seulement tes enfants, tes petits enfants, mais aussi tes élèves.
Nous avons sans doute un trait de famille que tu as transcrit avec un gros feutre : faire ce que l'on a envie de faire sans avoir peur du "qu'en dira-t-on". Tu as toujours su préserver ton indépendance, de manière raisonnée.
Pauline, Clément et Claudie, en pensant bien sûr aussi à Charlotte et Mathis qui adoraient leur grand-père: d'une certaine façon, le départ prématuré de François, dans une matinée de plénitude, reproduit ce que lui et moi avons connu en juin 1994 au décès de notre père. Ces épreuves douloureuses, et même violentes en l'occurrence, qui font naître un profond sentiment d'injustice, peuvent, je le crois par expérience, nous rendre fort pour le reste de notre vie lorsque la paix se fait dans notre tête et notre coeur.
Fréro, p'tit quiniou, j’aimerais tellement que tu me taquines encore ; où que tu sois là-haut, puisse ton esprit, comme l'aigle royal, voler avec légèreté au-dessus des montagnes en nous faisant des clins d’oeil.
Ton grand quiniou qui t'embrasse